Jean-Michel Espitallier | Caisse à outils

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Dépossédée de tout ce qui constituait, au temps des grands monopoles formels et thématiques, l’appareillage de ses signes immédiatement distinctifs (pour le dire vite, vers à pieds, système métrique, rime en triomphe), émancipée de toute transcendance, de toutes valeurs magiques et rituelles, la poésie (les œuvres, ou les « travaux », se réclamant – ou répugnant à le faire – plus ou moins de cette catégorie) a aussi perdu en route pas mal de sa superbe, de sa morgue et de son aura. Éclatée, plurielle, vivante (au sens le plus organique du terme), d’autant plus foisonnante qu’elle est en mutation perpétuelle, la poésie brouille ses propres codes, dilate ses définitions, continue de se mesurer à son propre flouté et se détermine en partie sûr ces constantes interrogations. Réputée à tort moribonde, difficile, marginale, déconnectée du réel, confusément fétichisée (France, terre des lettres !), encore trop souvent associée à un charmant bibelot, tête chercheuse d’un universel moi profond éclairé au fanal d’un individuel moi intime, la poésie souffre en réalité d’une bien sale réputation. Et pourtant…
… elle continue. Quoi ? L’éternité ? Peut-être. Mais alors au radical présent (qui est un morceau de l’éternité). Parce que la poésie, toujours radicalement présente, ici présente, s’affirme d’abord comme une insoumission inoculant ses grammaires parasitaires dans les bourdonnements communicationnels et le grisé du sens commun, rétive à toutes les injonctions de lisibilité, de traçabilité, de transparence, inféodée au temps réel de la consommation et à la marchandisation des discours avachissants-avachis. Langue d’une langue qui aurait perdu sa langue. Radicalement présente aussi parce qu’elle ne cesse d’innover dans ses formes et ses façons de remixer-remâcher le langage, soit qu’elle emprunte, en les adaptant, ses techniques à d’autres domaines de la création (sans doute faudrait-il dire qu’elle se réapproprie ce qu’elle leur a légué…), soit qu’elle réinvente ses propres outils, soit encore qu’elle propose dans des formes plus classiques des façons inédites de repenser la langue et dans la langue.

[Jean-Michel Espitallier, Caisse à outils, Pocket 2014, pp. 24-25]

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